
Dans la ville de Floride qu’on appelle Pensacola, les touristes passent en general assez vite. Les motards venant de la Nouvelle-Orleans, ou de Mobile, Alabama, y font une halte pour desalterer leurs chevaux vapeurs. Du bourbon quand ils iront s’endormir dans quelque motel cafardeux, le long de Garden Street. On y croise aussi des soldats, cheveux millimetriques, machoires carrees. Des pilotes de la Navy, des voltigeurs capables de voler a moins d’un metre de l’aile du copain. Ils sentent la toile de treillis et l’huile usee. On les entend rugir au-dessus de la presqu’ile trois fois par semaine, et les soirs, ils viennent rugir derriere les comptoirs de bars pouilleux, une barbie au bras. Les rues de Pensacola ont ete ravinees par quelques ouragans, et certaines maisons s’ornent de toitures textiles. Mais on donne le change; les hotels de luxe font face a la mer, et les restaurants vendent des toiles d’artistes locaux.
Au-dela du terminal de Greyhound, et apres la gare d’Amtrak, apres la vieille voie ferree du bout de la ville se trouve un bar-restaurant. Son nom: End of the Line. Le drapeau noir sur la porte d’entree, juste a cote de l’autocollant ‘Exploited’ donne le ton. On y entre, on est seuls. La serveuse, qui a plutot l’air d’etre la en depannage, est occupee a tapoter sur son telephone. Metal sur le visage. Encre sur les mains. Chewing-gum rose, dents perlees devoilees par un sourire lumineux. On pouvait rester dejeuner si on voulait, mais il n’y a plus grand chose au frigo. Ca nous ira bien. Un croque-monsieur au tofu, oui, c’est parfait. Avec une salade de boulghour, meme, si on voulait. On s’installe. On boira un de leur sodas alternatifs. Un a l’orange, l’autre a la fraise. Pas de Pepsi-Cola a Pensacola.