Je ne sais pas si vous avez remarque, mais je crois qu’on a enfin atteint un important point d’equilibre dans l’esthetique.
Les sons compresses commencent a se decompresser.
Les contrastes reviennent aux nuances.
Les actions cedent du terrain aux idees.
L’agitation cede un peu de terrain a la quietude.
Apres trois decennies de marche sure vers une esthetique de la force, on se pose, et on revient a une esthetique apaisee. La vitalite des annees soixante-dix s’etait lentement approchee d’une certaine forme de brutalite esthetique. Dans ce procede, les extremes n’ont pas vraiment change; c’est le centre de gravite, le tout-venant esthetique, qui s’est deplace. Une lente mais sure marche vers une esthetique de la force, appliquee a tous les domaines: musique, litterature, peinture, cinema, et meme dans les relations sociales. En musique, c’est l’hypra-compresse qui gagne, la limite du supportable. Ca bele, ca braille, ca pulse; c’est au mieux tres dynamique, au pire tres agacant. La nuance etant un signe d’obsolescence, on mise tout dans la puissance. En peinture, je vois des galeries pleines d’abstrait a haute teneur en contraste, de la peinture epicee, vitaminee, de la ligne sombre et forte. Les sujets sont dramatiques, ou pour le moins exagerement dramatises. Les quelques romans recents que je lis sont tous “haletants, frenetiques, palpitants”, et d’ailleurs, moi, je ne lis plus, je devore. Les films, n’en parlons pas, c’est peut-etre meme la que c’est le pire. Le nombre de fois ou je fais des saltos dans mon slip [attention ceci n’etait qu’une expression] en regardant un film au cinoche… il ne faut pas etre cardiaque pour voir certains films en super Dolby dans ta face. Et meme en “conversation”, tiens. Faites attention la prochaine fois que vous conversez avec le premier interlocuteur que la providence vous jette en pature. Comptez les points d’exclamations que vous pourriez mettre au bout de ses phrases, c’est effrayant. “Salut! Quelle belle journee! Attention! Vous marchez sur la queue de mon teckel!”, etc etc. On n’en finit plus. Vous remarquerez d’ailleurs qu’on croise peu de points d’exclamation sur cette pages; c’est fait expres. Et toc.
On en revient. Le centre de gravite repart tout doucement vers une esthetique plus claire et plus legere. Une touche plus fine.