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Remettre le corps a sa place

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Internet rapproche les gens, lieu commun qui commence a me fatiguer.

C'est interessant de constater que d'abord, ce rapprochement n'est pas nouveau et que deuxiemement, ce rapprochement se fait a part egale au detriment d'eloignements.

Rien de nouveau: internet permet juste une experience un iota plus realiste de la proximite. Les distances de communication ont deja ete distordues par le courrier ou le telephone, et nous passons, grace a internet, a un equivalent d'adolescence de l'ere de la communication. Le supplement de realisme qui mobilise enormement de ressources, n'est que tres relatif. Il faut, pour communiquer via internet, autant de faculte d'abstraction qu'en lisant une lettre typographiee. Deux elements sont neanmoins nouveaux, et illustrent le parallele avec la transition adolescente: la distanciation avec le reel (et la conscience de l'existence de l'imaginaire, et par le jeu de l'anonymat, du travestissement), et la soif d'immediatete. J'aime d'ailleurs beaucoup l'expression "en temps reel", assez revelatrice de ce catalyseur de communication qu'est le temps court.

Ensuite, se rapprocher de personnes reelles ou fantasmees loin de soi represente un investissement d'une valeur qui n'est pas elastique: le temps. On souffrait deja de ce symptome avec le telephone, qui permettait de parler aux personnes eloignees au detriment de conversations avec les personnes physiquement proches. Mais avec internet, on ne se limite plus aux personnes connues, on ouvre la sphere de ses contacts a des anonymes en cohortes. On entre de plain pied dans une arene ou la communication se soustrait a des regles tellement complexes qu'il est difficile (et secondaire) pour un neophyte de savoir a qui on s'adresse. La psychologie d'un avatar meriterait d'etre etudiee. Ce serait surement une premiere.

Les consequences de ce nouveau mode d'interaction sont encore embryonnaires. On percoit deja tous une perte significative de la qualite de communication due a l'immediatete. Je ne parle pas ici de la perte "formelle", meme si j'avoue preferer une lettre parfumee a un msg texto, je parle de la substance communiquee. Le triptyque "T'es ou? tu fais quoi? t'es avec qui?" revele le coeur meme de la preoccupation infantile et informative qui nourrit beaucoup de conversations. A reiterer infiniment des questions sans importance hors de soi, l'outil de communication perd en qualite, et insidieusement, les elements centraux et constitutifs d'une civilisation se deprecient. L'art fond dans la culture, les idees fondent dans les emotions, les evenements fondent dans l'actualite. Le tout-present horizontalise. Ensuite, on observe une perte de qualite due a l'usage malicieux de la faculte d'anonymat. Les consequences de cette observation sont terribles et vont surement alterer en grand la conscience des nations. En effet, la mefiance de la falsification discredite l'imaginaire. Le domaine de ce qui n'existe pas se reduit vite, et a rendre tout tangible, on est en train de perdre cette trame d'ideal indispensable a la fondation et au jugement du reel.

La mise en reseau des consciences, Graal qui a nourrit les idealistes de la toile a ses debuts, semble desormais improbable, voire dangereuse.

L'elegance du herisson

Je ne suis pas un lecteur de course qui devore des kilos de papier, je lis lentement. Disons que je grignote paisiblement mes livres, en exercant souvent le pouvoir de ne pas lire jusqu'au bout si le texte ne me plait pas. Je ne lis pas non plus de livres utiles, de recits historiques, ou de science fiction. J'aime les romans. Je sais que ce genre fourre-tout revient en grace apres quelques decennies de denigrement, et je regrette meme un peu qu'on mette ces jours-ci une petite dose de romance dans tout et n'importe quoi. Le roman, c'est une affaire serieuse, rigoureuse, a la virgule pres. Ca ne se compromet pas.

Les librairies americaines ne me donnent pas envie de lire. Elles sont trop scandinaves. Moquette, boiseries, lumieres chaudes. Trop mises en scene, trop faussement bienveillantes. On y achete des livres legers qui sentent le carton, avec des couvertures chamarees et des ornements ridicules. Le marque-page de reliure qui se donne un genre, en elastique de culotte vert bouteille, moi, ca m'offense. Je comprends qu'on puisse se sentir a l'aise tout de suite dans une librairie americaine, c'est etudie pour cela. Toute cette mise en scene sirupeuse ne me seduit pas. Je lisais des romans americains quand j'etais en France, ici, je n'ai plus du tout envie d'en lire.

Je parle peu de mes lectures ici, elles n'interessent surement personne. Toutefois, je viens de lire un livre qui me semble parfait pour illustrer mon propos du jour. Je me suis regale en lisant "L'elegance du herisson" de Muriel Barbery. Tout concorde a mon plaisir: l'histoire est construite, le texte est intelligent et interpelle l'esprit du lecteur, le recit est dose avec juste assez d'effets de manche pour faire passer les lames de fond. Meme l'objet est beau, comme tous les livres de chez Gallimard (couverte beige clair, typographie simple, papier ivoire). J'ai pris un tel plaisir a lire ce texte que je le recommande a toute la terre.

J'ai lu ce livre dans un hotel victorien du vieux centre ville de Galveston (le Tremont House si ca vous interesse). Lire un aussi beau roman dans une station balneaire deserte au sud du Texas, c'est un brin surrealiste. Je m'y suis accroche comme on s'accroche de toutes ses forces a la culture face au vide.

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